Alors, heureuse ?

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Pour être honnête, je ne sais plus si on m’a vraiment dit ça mais, en substance, c’était l’idée. Car de nos jours, maternité rime forcément avec bonheur absolu. Autant vous le dire tout de suite : c’est très surfait.

Pourtant, tout avait bien commencé : j’ai passé toute ma grossesse sur un nuage, shootée aux hormones et au soulagement d’y être enfin (nous en étions à 18 mois de tentative, ça commençait à faire long). Dans mon bonheur, j’avais même la chance d’échapper à la plupart des maux dont sont affublées les femmes enceintes (quelques remontées acides, une forte baisse de mon envie de sucre les trois premiers mois et des mycoses, pas de quoi fouetter un chat). En fait, j’ai découvert un truc incroyable pour moi qui suis une grande angoissée : la sérénité. J’étais zen. Rien ne pouvait m’arriver. Tout allait bien se passer.
Autant couper court au suspense : ça n’a pas duré.

Pour des raisons physiologiques, il a fallu programmer une césarienne – ce qui ne m’a pas dérangée plus que cela. Du coup, pour l’aspect “surprise”, on repassera. D’un côté, c’était un soulagement de savoir quand cela allait arriver. D’un autre, l’idée de me faire ouvrir le bide ne me réjouissait que moyennement, hein.
L’opération m’a également conféré l’immense privilège de passer 6 jours à l’hôpital. 6 jours de bouffe de cantine et de passages intempestifs dans la chambre toutes les 10 à 40 minutes. 6 jours où l’Anglais devait s’éclipser le soir et revenir le lendemain après-midi, nous laissant seules, la Crevette et moi.
Au troisième jour, comme tout le monde, j’ai eu ma descente d’hormones et son partenaire inévitable : le baby blues. Ca a commencé quand le pédiatre m’a donné les consignes pour éviter la mort subite du nourrisson et… ça ne s’est pas arrêté, en fait.

J’ai eu beau parler à la sage-femme, à la psy de l’hôpital, aux membres du personnel soignant… Rien n’y faisait. Une immense angoisse m’étreignait, un poids m’écrasait : celui de la responsabilité de cette nouvelle vie.
De retour à la maison, ça ne s’est pas arrangé. L’Anglais a pris près de trois semaines de congés pour rester avec nous et m’aider, mais il a dû retourner au boulot. Quand je me suis retrouvée seule avec mon bébé pendant 10h d’affilée la première fois, j’ai cru que je ne survivrai pas. Même si ça s’améliorait parfois, je replongeais toujours. L’angoisse quasi étouffante, paralysante. La certitude de ne pas être à la hauteur, la vertigineuse sensation d’impuissance.

Pendant six à huit semaines, j’ai vécu dans une espèce de tunnel d’angoisse, d’épuisement et de découragement. Il m’arrivait de pleurer une heure d’affilée en regardant mon si beau bébé (je ne mens pas, je suis persuadée que c’est le plus beau bébé du monde) dormir paisiblement ou hurler à la mort parce qu’elle avait faim (ou autre chose que je n’arrivais pas à décrypter). J’ai arrêté d’allaiter très vite pour me protéger : je souffrais le martyre à chaque tétée et la Crevette n’arrivait pas à prendre correctement. Les quelques remarques plus ou moins maladroites, plus ou moins malintentionnées qui n’ont pas manqué de fuser sur cet arrêt rapide et brutal en ont encore rajouté une couche (non, sortir “déjà” à une jeune mère épuisée qui vous annoncer au bout d’une semaine qu’elle ne donne plus le sein parce qu’elle n’en peut plus n’est pas une bonne idée – même si c’est involontaire).
A une ou deux reprises, l’idée de disparaître m’a effleuré l’esprit.
J’avais mon psy deux fois par semaine au téléphone, des séances que je passais à pleurer en répétant que je n’étais pas à la hauteur et que je n’y arriverais jamais. Petit à petit, au sentiment d’impuissance est venu se greffer la terreur de m’ennuyer, de me retrouver confinée à jamais chez moi et de ne plus pouvoir sortir de ce rôle (attention, ceci n’est pas une critique des femmes qui ont choisi d’élever leurs enfants, c’est un souci propre à mon vécu).

Et puis un jour, les choses ont commencé à aller (beaucoup) mieux : la Crevette a décidé de faire ses nuits à 8 semaines, l’Anglais a commencé un nouveau travail certes plus prenant mais beaucoup plus enrichissant pour lui, j’ai pu recommencer à lire et même à écrire… Ma psy m’a donné la dernière impulsion en m’assénant que j’avais désiré cet enfant et que je devais maintenant assumer mon désir. Il a bien fallu.

Étonnamment, jamais, au cours de ce long épisode, je n’ai regretté d’avoir un enfant. J’ai même immédiatement commencé à faire des projets pour un deuxième (je vous rassure, on va attendre un peu). Aujourd’hui encore, changer les couches et donner le biberon me gonfle (eh oui…) mais je profite des sourires et des mimiques de mon bébé. J’adore la voir ouvrir de grands yeux et prendre un air concentré pour observer ce qui l’entoure. Je ne cesse de m’extasier de son babil, de sa façon de sucer son pouce (qui est également synonyme de relatif silence !), de découvrir ce qu’elle aime et ce qu’elle déteste…

Avec le recul, je pense que je suis passée très, très près de la dépression post-partum, la vraie, celle qui peut pousser certaines femmes à se suicider ou à tuer leurs enfants. Aujourd’hui, je sais pourquoi on voit fleurir des affiches dans les maternités pour enjoindre aux parents de ne surtout pas secouer leur bébé.
Ma chance a été d’être extrêmement bien entourée : l’Anglais s’est investi sans compter les premières semaines puis autant que possible quand il a repris le travail ; ma psy m’a aidée à déchiffrer et défricher les raisons de cet horrible malaise ; ma mère et ma belle-mère m’ont permis de dormir quelques heures en venant garder la Crevette, en faisant mes courses ou mon ménage ; ma copine Isa a parfois passé plus d’une heure au téléphone avec moi, rognant sur sa vie personnelle et professionnelle, juste pour m’écouter et me rassurer…

Je pourrais conclure en disant que tout est bien qui finit bien. Je n’en suis pas certaine, j’ai des moments de rechute (le dernier en date de quelques jours). Mais tout va beaucoup mieux à présent.
J’ai découvert une chose assez bouleversante : oui, on peut aimer de façon inconditionnelle. Par exemple, j’aime ma famille parce qu’ils sont là depuis toujours, j’aime l’Anglais à cause de son humour, de son optimisme et de son soutien indéfectible dans tout ce que j’entreprends (j’y reviendrai un jour). Mais avec ce bébé, c’est différent, instinctif, presque animal (je pense que beaucoup de mères de famille me comprendront). Cet amour n’est pas un problème, mais sa découverte secoue !
Surtout, la naissance de la Crevette semble avoir débloqué beaucoup de choses en moi, notamment mon désir (pas au sens sexuel du terme, hein, de façon plus large). J’ai envie de faire une foule de choses, notamment des choses que je repousse aux calendes grecques depuis des années. Et du coup, j’ai mis plein de choses en branle. Je sens qu’on va bien rire dans les mois qui viennent, tiens.

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28 comments

  1. Sandra Ouak says:

    Bravo pour cet article Eleonore, bouleversant de verité et de sincerité…
    Je suis ravie de lire que tout s’arrange petit a petit. J’espere te voir bientot avec nos presque jumeaux! 😉
    Des bizzz et bravo encore

  2. Au Fil d'Isa says:

    Je resterai toujours stupéfaite de l’incompréhension du personnel médical face à cette dépression. Tu le sais, nous en avons discuté, j’aurais pu écrire exactement les mêmes mots. Comme toi, on m’a laissée sortir de l’hôpital sans aucune aide alors que, manifestement, je n’allais pas bien. Ce serait bien que les sages-femmes soient un peu plus informées et formées pour faire face à ce problème !
    Certes, on s’en est sorti, notamment grâce à l’appui de nos conjoints respectifs, mais ça ne se termine pas toujours aussi bien, comme tu le signales fort justement.
    Bref, à l’ère de la sur-médicalisation, il y a encore du progrès à faire du côté de la prise en charge psychologique des jeunes mamans.

  3. Kleoinparis says:

    Isa : je crois que j’ai eu énormément de chance, car la sage-femme chargée de ma rééducation m’a “coincée” à une ou deux reprises en me disant qu’elle ne me lâcherait pas comme ça (elle-même a vécu la même chose pendant deux ans, ça doit aider). Mais c’est vrai que ça reste tabou.
    Sandra : Merci ! Ca va nettement mieux, oui, et ça ira de mieux en mieux. Promis, on s’organise un truc pour se voir 😀

  4. Lucy says:

    Merci pour cet article touchant et sincère. Je m’y suis parfois retrouvée (mais tu écris tellement mieux ) et je réalise comme toi que mon entourage a été très important dans ce grand bouleversement qu’est l’arrivée d’un tout petit. Heureuse de lire que les beaux projets fleurissent maintenant.

  5. Kleoinparis says:

    Lucy, j’ai l’impression qu’on est beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit ! Mais on culpabilise tellement de se sentir comme ça qu’on n’ose pas en parler et on se contente d’afficher notre bonheur.

  6. Lucie says:

    Merci de cet article ! C’est bien d’avoir un son de cloche différent de “c’est que du bonheur”…
    Mes amies ayant déjà des enfants ont beaucoup culpabilisé de ne pas ressentir ce bonheur absolu et imposé, parce que personne ne leur avait parlé de cette autre possibilité.

  7. multiplemum says:

    J’ai été ravie de pouvoir contempler la Crevette: elle est magnifique! Vous pouvez être fiers de votre chef-d’oeuvre!
    Pour le “c’est que du bonheur”, j’avoue que la chute est rude entre ce qui avait été idéalisé et la réalité-pas-glamour-pour-un-sou, je pense que l’important est de faire de son mieux, mais on fait ce qu’on peut! Je crois que c’est aussi parce que c’est dur (physiquement et mentalement) que l’on apprécie d’autant plus les petits bonheurs tout simples (quand mademoiselle Troisième fait le clown pour me faire rire, quand la maison est caaaaaalme parce que les tornades viennent de s’écrouler de sommeil, quand j’ai enfin une nuit complète je fais péter le Champomy, c’est dire!)…
    Je te fais part de mon nouveau credo: “ranger dans une maison pleine d’enfants équivaut à balayer la neige en pleine tempête”, donc je ne suis pas prête de retrouver un chez-moi briqué comme un magasin de meubles avant longtemps!
    Courage et bises à l’Anglais et à la jolie Crevette

  8. Manganèse says:

    Et oui, nous sommes beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit, ton article colle parfaitement à ce que j’ai vécu aussi, jusqu’à la césarienne et l’allaitement compliqué (bon le Petit lui n’a pas daigné faire ses nuits à 8 semaines…) !
    Heureusement la tempête fini par s’apaiser et il ne reste plus que cet amour immense et cette responsabilité écrasante. Ce n’est pas QUE du bonheur, non mais ça en est quand même 🙂
    Merci pour ce bel article !

  9. Les Envies de Georgette says:

    Quel article ! c’est poignant tout ça…
    Je n’ai pas encore d’enfant ni de désirs d’en avoir mais je sens que si j’en avais un je serais pareil que toi… j’suis une angoissée de la vie alors m’imaginer avec un bébé c’est trop de pression sur mes épaules !!!!! J’espère un jour ne plus avoir peur et sauter le pas (comme dirait ma mère : il serait temps ^^)

  10. Kleoinparis says:

    Georgette : Honnêtement, je ne sais pas si on est vraiment prête à 100% un jour 🙂 Plus sérieusement, il faut surtout en avoir envie et ne pas céder à la pression de l’entourage ou la société, sous prétexte qu’on approcherait d’une date de péremption (quelle horreur !). Après tout, c’est toi qui va t’en occuper la majeure partie du temps, pas ta mère ou ta collègue…
    Mais au-delà de la pression, ça reste un immense bonheur (ouais, je sais, vu mon article, ça saute pas aux yeux).

  11. Kleoinparis says:

    Manganèse : Merci pour ton commentaire, heureuse de savoir que ça s’est apaisé (eh oui, j’ai une chance formidable avec la Crevette, j’en ai bien conscience !)

  12. Karen says:

    J’ai sincèrement trop aime ton article, il faut être très courageux pour partager cette expérience avec nous. Je te souhaite beaucoup de bonheur avec ta petite crevette et ton anglais! j’ai été très touchée par ta phase “je l’ai à cause de son humeur, de son optimisme…” je comprend cet amour

    Bisous!

    Karen

  13. Home Sweet Môme says:

    J’ai vécu ça pour mon aînée. Une angoisse énorme de la mort subite du nourrisson à n’en plus dormir malgré la fatigue intense. Ca et des larmes et des larmes. Quand ma puce a eu 3 mois ma Sf de ma réeducation du périnée m’a envoyée vers une psy qui m’a suivie un an. Pour résumer j’avais au fond de moi l’angoisse de ne pas être capable de protéger ma fille, cette angoisse venant de mes relation chaotiques avec ma mère.
    Aujourd’hui tout va beaucoup mieux, mais je trouve qu’on ne parle pas assez du bouleversement profond que représente une naissance en particulier la première.

    Si ça peut te rassurer, je viens d’avoir ma deuxième fille et je ne vis ABSOLUMENT pas les choses de la même manière. Pourtant mon bébé pleure autant que ma première mais j’ai juste changé entre temps. Je me sens sereine, confiante et je sors beaucoup plus. Il faut dire aussi que ma fille aînée m’a appris à mûrir et à devenir maman. Puis on sait que la phase vraiment dure finit par passer.

  14. Kleoinparis says:

    J’ai commencé à tâter le terrain autour de moi et, apparemment, vous êtes plusieurs à me confirmer que ça ne se reproduit pas au suivant (voilà qui est rassurant). La mort subite du nourrisson, je crois qu’on y pense toutes, surtout quand on vient t’asséner les principes de précaution le jour de la baisse d’hormones (j’te jure, à croire qu’ils font exprès). Personnellement, j’ai accouché dans une maternité de type III référente sur la question, autant te dire que limite ils nous faisaient apprendre par coeur les instructions -_-
    Je crois que, comme toi, devenir mère m’a renvoyée à ma relation à ma propre mère qui n’a pas toujours été facile.

  15. Stéphanie says:

    bonjour,
    je voulais te dire Bravo pour cet article. Je ne suis pas maman (encore! j’espère un jour) mais je sais que le sujet des dépressions post-partum est encore très tabou.
    C’est pourquoi je te dis Bravo de parler de ton vécu.
    Et puis je te souhaite de très jolis moments avec ton bout d’chou

  16. Kleoinparis says:

    Merci beaucoup ! Le plus difficile, c’est d’en parler… Heureusement pour moi, je voyais déjà un psy depuis longtemps et mon chéri a été très à l’écoute en dépit du manque de sommeil.

  17. Florine says:

    Bel article, qui aide à prendre conscience qu’en dépit des angoisses, de la fatigue et d’une éventuelle dépression, le bonheur peut toujours être là ! Tu sais quoi ? Je trouve ce témoignage plutôt rassurant, au final ! ^^

    Bon courage pour tes/vos projets !

    (PS : votre Crevette est magnifique ! =) )

  18. Kleoinparis says:

    Merci ! Disons que ça remet les choses en place : oui, la maternité c’est très beau, mais c’est aussi crevant, déboussolant, et pas du tout l’océan de bonheur qu’on te promet systématiquement 🙂
    On n’est qu’humaines, au final.

  19. Mélanie says:

    J’avais compris que ça n’avais pas été simple, mais je ne pensais pas que ça l’avait été à ce point.
    Pour ma part j’y suis passée aussi mais avant la naissance, c’est encore plus tabou, le baby blues pré-partum existe aussi. J’avais une trouille viscérale que l’on m’enlève ma fille (peur engendrée par une IVG précédente, une belle-maman qui se voyait élever sa petite-fille à ma place, et un mari pour qui sa maman était parole d’évangile). A la naissance tout s’est bien passé, puis l’arrivée de ma belle-mère, venue me donner un coup de main à réveillé toutes mes angoisses et mes doutes, j’ai eu envie de disparaitre avec ma fille, de me jeter d’un pont avec la poussette, et j’avoue après 3 semaines de cohabitation destructrices, avoir remis ma belle-mère dans l’avion avec le sourire.
    Depuis tout va mieux, ma fille m’a appris à être la maman qu’il lui fallait, et pas une mère parfaite.
    Quand à la pression sociétale on la subira quoiqu’il arrive, et tu constatera que la société s’emploie de tout coeur à faire en sorte que nos enfants nous échappent, tout en étant toujours plus responsable d’eux et de tous les maux qui la touche. On ne peut qu’assumer et faire ce que l’on peut.
    En tout cas c’est courageux d’en parler comme tu l’as fait. Je suis certaine que cela va en déculpabiliser beaucoup, et en aider d’autre à comprendre ce qui leur arrive.
    😉

  20. Kleoinparis says:

    Merci pour ton témoignage ! Je pense que tu sais comme moi qu’on apprend très vite à ne pas (trop) le montrer : c’est la fatigue, les réveils la nuit, etc. mais jamais, jamais la dépression. Je compatis pour ce que tu as dû vivre avec ta belle-mère, j’ai une chance incroyable avec la mienne.
    Quoi qu’il en soit, tu as raison, on apprend à être la mère “qui convient” et pas la mère parfaite. Mais c’est très dur de faire le deuil de cette idée 😉

  21. Shermane says:

    Bonne continuation ! De ce que je vois, tu t’en sors à merveille, courage.
    Bon heu, sinon, pas grand-chose à apporter. Ma mère a fait une dépression post-partum mais elle rechigne à m’en parler et me dit souvent qu’il y avait d’autres facteurs.
    J’imagine qu’à son époque, c’était encore moins médiatisé (on lui a reproché de ne pas venir me voir assez souvent dans la couveuse alors qu’elle BOSSAIT pour joindre les deux bouts : si je pouvais aller voir les personnes qui ont osé dire ça…) et en plus, dans sa/notre culture, tout ce qui est psychologique est assez occulté…

    Bref, LaCrevette est magnifique ^^

  22. Kleoinparis says:

    Merci de ton commentaire ! Je suis sincèrement impressionnée de voir que nous sommes si nombreuses à avoir vécu une expérience similaire. Il faut vraiment en parler autour de soi, aussi bien pour cesser de culpabiliser et d’avoir honte que pour aider celles qui en souffrent.

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