Le livre de Noël

Au fil de ces récits, aussi charmants que des contes dits à la veillée, on fera la connaissance d’une petite fille suédoise qui reçoit un livre d’étrennes… en français. On découvrira l’origine de la légende de sainte Luce, très prisée en Suède. On saura ce que font les animaux durant la nuit de Noël et comment le rouge-gorge devint rouge.


Selma Lagerlöf est une auteure suédoise qui fut la première femme à recevoir le prix Nobel de littérature. J’avais déjà lu un de ses recueils de nouvelles, Les reines du Kungahälla (si vous aimez la mythologie scandinave, les contes et les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, foncez), et j’avais beaucoup aimé sa plume, très évocatrice. Je n’ai donc pas hésité longtemps avant d’embarquer ce petit recueil sur le thème de Noël.

Ca se lit vite (quelques heures) et facilement, et les histoires sont très prenantes. J’ai particulièrement aimé Le livre de Noël et La légende de Sainte Lucie, qui m’ont vraiment parlé (la première nouvelle parlera certainement à tout amateur de lecture). En revanche, si cela ne m’a pas du tout dérangée, il ne faut pas perdre de vue que presque toutes les histoires sont fortement teintées de christianisme luthérien, et ont souvent une dimension édifiante, sans être pontifiant.
A titre personnel, j’ai passé un excellent moment, et je trouve que ce petit recueil est une belle façon de se mettre dans l’ambiance des fêtes ou de patienter avant la distribution des cadeaux !

Le livre de Noël, Selma Lagerlöf, Actes Sud

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Et puis après

Et puis aprèsCe matin-là, Yasuo, directeur syndical des pêcheurs du village, perçoit immédiatement l’inhabituelle violence des premières secousses. Tout près de lui sur la plage, les hommes penchés sur leurs filets sont inquiets. Et quand brusquement la mer semble reculer à l’extrême, quand Yasuo n’écoutant que son intuition se met à hurler, tous obéissent, le suivent, s’échinent à pousser leur navire sur le sable ; puis, comme lui, s’élancent, passent la vague encore accessible et atteignent ainsi l’au-delà du tsunami.
À près de dix kilomètres au large, Yasuo coupe le moteur, jette l’ancre et se retourne. Le paysage qui s’offre à lui est effrayant. À l’endroit où s’étendait la plage se dresse maintenant un mur noir et luisant.


J’avais repéré ce livre à plusieurs reprises et, sur un coup de tête, me le suis offert cette semaine. C’est un très court récit (moins d’une centaine de pages) qui suit le cheminement de Yasuo, patron pêcheur respecté, depuis le tsunami jusqu’à son retour à une vie “normale”.
J’ai beaucoup aimé l’écriture, fine et évocatrice, qui permet de plonger dans la psyché de cet homme ordinaire frappé par une catastrophe invraisemblable, quasi indescriptible. L’histoire se lit très vite ; il n’y a pas de chapitre, on change simplement de temps narratif de temps à autre. Le portrait à petites touches de ce personnage qui se révèle peu à peu donne envie d’en savoir plus, les pages se tournent toutes seules.

Néanmoins, je suis restée un peu sur ma faim : même si le récit s’achève de façon “satisfaisante”, j’ai un léger goût de trop peu. J’aurais aimé en savoir davantage sur les motivations et les ressorts intérieurs de Yasuo, et notamment ce qui le pousse brusquement à rebondir.

Quoi qu’il en soit, si la question du tsunami de 2011 et de ses conséquences humaines et psychiques vous intéresse, je vous recommande cette lecture, car elle apporte un éclairage sur la façon dont les survivants ont vécu cette période transitoire. Soulignons au passage que l’auteur sait de quoi elle parle, puisqu’elle s’est rendue sur place au moment de la catastrophe en tant que volontaire, mais qui nous livre aussi des observations et faits en tant que journaliste.

Et puis après, Actes Sud

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L’Affaire Arnolfini

arnolfiniLe portrait dit des Époux Arnolfini a été peint par Jan Van Eyck en 1434 : énigmatique, étrangement beau, sans précédent ni équivalent dans l’histoire de la peinture… Cet ouvrage offre un voyage au cœur de ce tableau, qui aimante par sa composition souveraine et suscite l’admiration par sa facture. Touche après touche, l’auteur décrypte les leurres et symboles semés par l’artiste sur sa toile, à l’image d’un roman policier à énigmes. Alors le tableau prend corps, son histoire se tisse de manière évidente et les personnages qui nous regardent dans cette scène immuable prennent vie devant nous…


J’ai acheté ce livre, attirée par la couverture qui reprend un tableau que j’adore – et que connaissent nombre de reconstituteurs – mais aussi par le résumé qui promettait bien des choses.
Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un roman, mais bel et bien d’une analyse du tableau en une douzaine de courts chapitres. L’auteur, qui n’est pas historien de l’art mais médecin, a beaucoup étudié son sujet, établissant une enquête fouillée et étayée par de nombreuses sources et une bibliographie abondante.

L’hypothèse proposée est intéressante, voire séduisante, même si je ne saurais dire si elle est la bonne. Je me demande d’ailleurs ce qu’en pensent les historiens de l’art spécialistes de la période ou de l’artiste. Mais au-delà de ça, l’auteur donne à voir les détails infimes du tableau – oui nous avions tous vu le reflet dans le miroir, mais aviez-vous remarqué les mules rouges, le cerisier ou Sainte Marguerite ? Moi pas, j’avoue. Des agrandissements et des reproductions en couleur et en noir et blanc ponctuent les pages et illustrent correctement le propos, avec parfois des recoupements avec d’autres œuvres de Van Eyck ou de l’époque.
En outre, grâce à des recherches minutieuses, cet ouvrage éclaire également des aspects peu ou mal connus de la vie médiévale, qu’elle soit quotidienne ou spirituelle. Je m’estime calée sur le sujet, pourtant j’ai découvert deux ou trois trucs.
Si vous êtes déjà très versé en histoire de l’art, ce livre ne vous intéressera peut-être pas. Mais si vous avez envie d’une lecture rapide et instructive, n’hésitez pas à plonger le nez là-dedans, vous en ressortirez avec l’impression d’en savoir beaucoup plus sur une époque.

L’Affaire Arnolfini, Jean-Philippe Postel, Actes Sud

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La fin de l’homme rouge

AlexievitchArmée d’un magnétophone et d’un stylo, Svetlana Alexievitch, avec une acuité, une attention et une fidélité uniques, s’acharne à garder vivante la mémoire de cette tragédie qu’a été l’URSS, à raconter la petite histoire d’une grande utopie. “Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme ancien le vieil Adam. Et cela a marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus.” Dans ce magnifique requiem, l’auteur de La Supplication réinvente une forme littéraire polyphonique singulière, qui fait résonner les voix de centaines de témoins brisés. Des humiliés et des offensés, des gens bien, d’autres moins bien, des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens impénitents malgré le Goulag, des enthousiastes de la perestroïka ahuris devant le capitalisme triomphant et, aujourd’hui, des citoyens résistant à l’instauration de nouvelles dictatures.


Soyons francs, je ne connaissais pas cet auteur avant qu’elle reçoive le prix Nobel de littérature à l’automne dernier. Pourtant, il y aurait matière, compte tenu de mes origines et de celles de l’Anglais, à se plonger dans l’histoire de l’ex-bloc de l’Est (ma grand-mère a fui la Roumanie communiste car elle appartenait à une famille de propriétaires terriens – ses parents et sa sœur n’ont pas eu cette chance – et le père de l’Anglais est né et a vécu en URSS pendant 25 ans).
J’ai donc acheté le dernier ouvrage paru en français, qui cherche à montrer l’URSS telle qu’elle fut réellement et fantasmée. Les témoignages sont extrêmement variés, allant des responsables du Kremlin aux “petites gens” des campagnes, des ultra-communistes encore convaincus malgré les horreurs qu’ils ont pu vivre aux libéraux pourtant déboussolés par l’évolution très rapide de la Russie après la perestroïka…
On pourrait craindre la cacophonie, l’alignement factice d’images figées, mais ce n’est absolument pas le cas. J’ignore comment – et c’est sans doute sa force – mais Svetlana Alexievitch parvient à faire émerger une voix puissante, une voix qui dit l’URSS et la Russie, qui met en lumière, d’un bout à l’autre de l’ancien bloc soviétique, raconte son histoire, son présent, avec des redondances étonnantes, une “âme russe” telle que les témoins eux-mêmes essaient de la saisir.

C’est une lecture fascinante, mais également difficile : samedi, alors même que je n’arrivais pas à lâcher mon livre, mon moral a connu une baisse phénoménale, juste parce que j’étais profondément touchée par ce que je lisais. Cet ouvrage vous laissera sans doute à vif, peut-être même déprimé par l’humanité mais, paradoxalement, il a su me donner foi par certains aspects, et me faire comprendre ce peuple à la fois si proche et si éloigné (oui, c’est un poncif, je vous zute).
Du coup, même si j’ai décrété que mes deux ou trois prochaines lectures seraient légères et joyeuses, j’ai l’intention de lire les autres publications de l’auteur, en commençant sans doute par celle sur Tchernobyl.

La fin de l’homme rouge, Svetlana Alexievitch, Actes Sud

Reading Challenge 2016 : A book about a culture you’re unfamiliar with

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Le chaste monde

le chaste mondeEn 1789, quand la Révolution française éclate, Axel von Kemp a vingt ans et se morfond dans son château de Regel, près de Berlin. Botaniste mais aussi éminent prospecteur minier des gisements de Saxe, cet ami de Goethe qui, rêve de liberté sexuelle et de grands voyages exotiques finit par s’embarquer avec son amie de coeur, Lottie, une jeune femme juive aussi excentrique que profondément désespérée. Bardé d’instruments de mesure de toutes sortes, d’herbiers et d’un véritable laboratoire de chimie, leur tandem va arpenter, à pied ou à cheval, la majeure partie de l’Amérique du Sud, depuis le Venezuela, où tous deux débarqueront au terme d’une traversée épique sur un navire négrier, jusqu’au plus haut volcan des Andes, en passant par la remontée de l’Orénoque en pirogue. Dans les mystères de la jungle obscure, qu’ils vivront comme une épreuve initiatique bouleversant leur sexualité, ils trouveront enfin une forme d’épanouissement existentiel et intellectuel sous le signe du romantisme, quand l’écologie naissait à peine et que les poètes allemands pensaient ardemment l’union de l’homme et de la nature.


Rétrospectivement, je trouve la quatrième de couverture un peu trop enthousiaste et détaillée par rapport à ce qui se déroule vraiment. J’ai passé près de 100 pages à attendre que les héros partent pour de bon et, soyons honnêtes, j’ai failli décrocher. Non que ce soit mauvais, loin de là, mais j’avais l’impression de m’être fait arnaquer.
En outre, le choix de l’auteur d’employer une langue résolument contemporaine m’a parfois fait grincer des dents car je trouvais que cela créait des dissonances dans le récit. Et l’obsession des personnages pour le sexe, l’abstinence, le désir m’a parue lourde. Plutôt que le voyage et le dépaysement, il s’agit du véritable fil conducteur du roman.

Toutefois ce n’est pas du tout un mauvais livre. Les descriptions extrêmement évocatrices, en “bien” comme en “mal” : on souffre et on se réjouit avec les personnages, on ressent de façon quasi viscérale ce qui les touche, on se prend le réalisme de plein fouet. Mais le véritable thème de cette histoire, la plongée abrupte dans la psyché d’Axel et Lottie, homme efféminé, femme asexuée, et la réflexion sur la place de l’homme et de la femme dans la société et dans l’inconscient. De ce point de vue, le voyage est d’une justesse qui confine à la violence.

Au final, je ne sais pas du tout quoi en penser ! Je dirais que c’est une lecture très intéressante, si tant est qu’on soit prêt à se laisser bousculer voire malmener. Et surtout, oubliez la quatrième de couverture.

Le chaste monde, Régine Detambel, Actes Sud
Reading Challenge 2015 :  a book based entirely on its cover

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“Ermites dans la taïga”

Ermites_taigaUne famille de vieux-croyants démunis à l’extrême, subsistant dans une cabane misérable, en pleine taïga, coupés de la civilisation depuis… 1938 : telle est l’incroyable réalité décrite par Vassili Peskov, qui raconte ici avec passion et minutie l’aventure des ermites de notre temps, puis les vains efforts de la plus jeune d’entre eux, Agafia, pour se réadapter au monde.

Encore un titre qui n’était pas dans ma PAL, me direz-vous. J’avoue, j’ai une fois de plus succombé au plaisir coupable du libraire. Jeudi dernier, je cherchais un livre pour la ronde des poches au rayon “Récits de voyage” de mon dealer habituel, quand j’ai fini par m’offrir cet ouvrage qui me narguait depuis quelques semaines. En réalité, j’ai appris pour la première fois l’existence de cette famille, les Lykov, l’hiver dernier dans un reportage du Daily Mail (on a les références culturelles que l’on peut) et j’avais très envie d’en savoir plus, d’autant plus que ce sont des vieux-croyants (orthodoxes russes qui ont refusé la réforme du culte voulue par le tsar Alexis) et que la grand-mère de l’Anglais appartient à cette mouvance.

Il ne s’agit pas d’un roman mais plutôt d’une enquête journalistique : l’auteur, Vassili Peskov, s’est rendu à de nombreuses reprises auprès de la famille Lykov après leur “redécouverte” en 1978. Il décrit les raisons qui ont poussé cette famille à s’exiler toujours plus loin dans la taïga (ils se trouvaient à plusieurs centaines de kilomètres de la première installation humaine), leur quotidien, ainsi que les deux membres de la famille qu’il a pu rencontrer : Karp Ossipovitch, le père, et Agafia, la fille cadette. Plus tard, il y retourne presque chaque année pour informer ses lecteurs de l’évolution de la situation.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus frappée dans ce livre : la description des magnifiques paysages de la taïga qui donne franchement envie de partir (genre je survivrais plus de deux jours dans un endroit pareil…), la vie de ces gens qui ont choisi de s’installer au milieu de nulle part, leur foi inébranlable qui confine à l’obscurantisme (je dis “qui confine” et non qui l’est car ils ne semblent pas condamner les gens qu’ils rencontrent de vivre “dans le siècle”), leurs réactions face à la modernité… C’est un tableau fascinant, une image qui se serait arrêtée définitivement à l’orée du XXème siècle. Le dépaysement est garanti.

L’auteur a publié une suite, “Des nouvelles d’Agafia”, que je n’ai pas encore lue.

Ermites dans la taïga, Vassili Peskov, Babel Actes Sud

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