Les Troyens

Cet opéra de Berlioz, emblématique du “grand opéra à la française” en cinq actes, traite d’un sujet mythologique connu : la chute de Troie, puis la fuite des survivants guidés par Énée, d’abord à Carthage, puis en Italie.
En vrai, ça devrait plutôt s’appeler “Cassandre et Didon”, tant ces deux personnages féminins sont moteurs de l’intrigue. L’opéra peut se diviser en deux parties : la chute de Troie (actes I et II), où Cassandre tente désespérément de prévenir les siens de la catastrophe imminente ; et l’arrivée des Troyens à Carthage, où ils sont accueillis par Didon, qui tombe amoureuse de leur chef Énée, mais dont l’histoire d’amour se finit bien entendu très mal.

La première partie est portée par Stéphanie d’Oustrac, littéralement habitée par le rôle de Cassandre. Elle se joue de toutes les difficultés de la partition sans avoir l’air un instant de peiner, et malgré un costume jaune moutarde pour le moins déroutant. Son duo avec Stéphane Degout (Chorèbe) m’a beaucoup touchée.
En revanche, j’ai trouvé Paata Burchuladze en Priam assez peu compréhensible (ce qui est logique, mais quand même). Quant au reste de la distribution, et notamment Véronique Gens en Hécube, on s’interroge : pourquoi recourir à une grande voix si ce n’est que pour l’entendre noyée dans la masse le temps d’un air ?

La première partie sépare la scène en deux : d’un côté la ville de Troie en ruines (réminiscence de Beyrouth, semble-t-il), de l’autre l’élégant salon où se presse la famille royale de Troie. Cette dichotomie entre misère et opulence, fatigues de la guerre et querelles intestines est plutôt intéressante. Toutefois, les passages dansés ont été remplacés par des scènes plus “graves”, notamment un simulacre d’hymne national (la “Marche des Troyens”), qui oblige les chanteurs et le chœur à demeurer statiques un long moment. Du coup, on sent le temps passer.
Tcherniakov a eu une idée plutôt intéressante : utiliser une partie de la scène comme un écran façon Times Square pour diffuser des dépêches “en temps réel”.
Toutefois, le problème principal de Tcherniakov tient surtout à sa manie de réécrire les histoires qu’il raconte (cf. l’horreur pondue pour Casse-Noisette il y a quelques années). Du coup, on découvre, par courts films diffusés sur l’écran géant, que Priam a abusé de sa fille Cassandre, puis qu’Enée est un traître qui livre Troie aux Grecs. Hum. J’avoue ne pas percevoir l’intérêt.

La seconde partie dérape totalement. On se trouve à “Carthage”, un centre de soin psycho-traumatique pour victimes de guerre. Parmi elles, Didon (Ekaterina Semenchuk), probablement plus cognée que les autres, se prend pour la reine des lieux, et est doucement accompagnée dans son délire par Anna (Aude Extremo, remarquable) et Narbal (Christian Van Horn), sortes de thérapeutes/bénévoles en gilets rouges (vous aussi, vous pensez aux grèves SNCF ?). Énée débarque là avec les siens, notamment son fils Ascagne (Michèle Losier, impeccable), et il est visiblement perdu et en proie à des hallucinations qui lui intiment de gagner l’Italie.
Le problème de ce choix, outre qu’il piétine allègrement les nombreuses indications laissées par Berlioz, c’est que l’œil ne sait plus où regarder. On est sans cesse distrait par tel ou tel élément du décor ou de la narration qui détourne du propos principal. En outre, la tension dramatique qui pourrait naître de certaines scènes est carrément balayée au profit de jeux de rôle où chacun brandit des pancartes pour se mettre en condition.
Tcherniakov réussit le prodige de faire jouer au ping-pong deux solistes qui chantent (j’admire, c’était pas gagné), mais qui du coup perdent une bonne partie de leur projection. De même, le déchirant duo “Nuit d’ivresse et d’extase infinie” entre Didon et Énée tombe complètement à plat, puisque les protagonistes ne se touchent pas et sont assis chacun à une table, n’échangeant parfois pas un regard.

Il est évident que le metteur en scène a plusieurs problèmes : il ne s’est jamais remis de la chute de l’URSS (en témoignent ces uniformes portés par Priam et Chorèbe dans la première partie), et il a un (gros) problème avec les femmes, qu’il semble ne considérer que comme des hystériques finies. Ca crie, ça balance des tables, ça se roule par terre… mais ça n’est jamais subtil, alors qu’il y avait pourtant matière.

Alors, faut-il jeter Les Troyens avec l’eau du bain ? Si j’ai apprécié de découvrir cette oeuvre que je ne connaissais pas, j’ai toutefois été franchement déçue par cette mise en scène qui a plombé la première partie et complètement achevé la deuxième. Les deux grandes voix, Stéphanie d’Oustrac (Cassandre) et Ekaterina Semenchuk (Didon), étaient à la hauteur, et très bien secondées, notamment dans la deuxième partie. Les chœurs (affreusement attifés, les pauvres) donnent de la puissance au propos, mais ne peuvent pas non plus réussir de miracle.
Honnêtement, la prochaine fois qu’un spectacle m’attire, si le nom de Tcherniakov apparaît à la mise en scène, je passerai mon chemin.

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Simon Boccanegra

A Gênes, au 14è siècle, le corsaire Simon Boccanegra est porté au pouvoir par la plèbe, contre les patriciens, et devient doge. Alors qu’il avait accepté cette charge dans le but d’épouser sa bien-aimée, Maria, il apprend que cette dernière est morte et révèle que la fille née de leurs amours est portée disparue.
Vingt-cinq ans plus tard, le même Boccanegra, usé par le pouvoir, croit retrouver sa fille et ainsi être en mesure de régler les querelles incessantes entre les deux partis.


Ce fut l’opéra que j’ai failli ne pas voir. Après un trajet épique et un placement rocambolesque, j’ai passé la première heure et demie debout dans un recoin de la salle de Bastille, avant de gagner enfin mon siège. La dernière fois que j’en ai autant sué pour un spectacle, c’était pour assister à Lear d’Aribert Reimann, et j’étais partie à l’entracte. Alors, qu’est-ce que ça donne cette fois-ci ?

N’ayant pas eu le temps d’acheter le programme et donc de lire l’argument, j’ai eu un mal de chien à comprendre qu’il s’était écoulé vingt-cinq ans entre le prologue et la suite du récit. Pas de changement de décor, peu de changements des personnages, à ceci près que Boccanegra se lisse les cheveux en arrière et troque sa veste en cuir pour un costume et des lunettes.
Ludovic Tézier tient parfaitement son rôle, déchiré entre la politique et l’amour paternel. Les autres chanteurs sont également à la hauteur, en particulier Mika Kares en Fiesco (grande découverte de la soirée). A titre personnel, j’ai trouvé Maria Agresta un tout petit trop dans le vibrato (mais c’est peut-être parce que j’ai passé le premier acte à un endroit bizarre).
La direction musicale de Fabio Luisi est précise, et retranscrit toutes les nuances sans tomber dans le “poum-poum-poum” qu’il est facile d’attribuer à Verdi. Quant aux chœurs, comme toujours, ça envoie du lourd, et j’ai même senti le plancher vibrer à un moment, c’était très cool. Oui, je vais à l’opéra pour en prendre plein les oreilles.

Parlons des choses qui fâchent : la mise en scène. J’avoue que je ne suis pas très fan du travail de Calixto Bieito à la base, mais j’essaie de garder l’esprit ouvert.
J’ai apprécié l’idée de l’épave de cargo symbolisant le passé de corsaire du héros, et éventuellement le choix de costumes évoquant l’Italie populaire des années 1960 (même si, dans ce genre, Le barbier de Séville fait ça beaucoup mieux…).
En revanche, le décor intégralement noir, le bateau gris métallique sombre dont la carcasse est soulignée de néons, et qui tourne sur lui-même pour on ne sait quelle raison, le sol noir… ça fait mal aux yeux et c’est pas bien joyeux. On a compris que c’était un drame, était-il nécessaire d’en faire des tonnes ? Par ailleurs, je commence à en avoir marre de ces recours systématiques et pas forcément heureux à la projection vidéo (pourquoi une jeune femme à poil sur laquelle courent des rats à l’entracte ? pourquoi forcer Ludovic Tézier à regarder fixement la caméra pendant 10 minutes tandis que ses petits camarades poursuivent l’intrigue ?). Je pense que je vais finir par éditer un bingo de l’opéra de Paris, ce sera rigolo.
Enfin, j’aimerais qu’on m’explique la présence de la figurante incarnant le spectre de Maria. On se doutait bien qu’elle pesait sur l’histoire… Et pourquoi l’amener dans une bâche en plastique, se débattant faiblement comme si elle avait été agressée et la faire agoniser en scène ? Pourquoi fallait-il qu’elle se balade seins nus à partir du deuxième acte ? 

Bref, si j’ai passé une bonne soirée, que j’ai été emportée par le chant et la musique, j’avoue que le reste n’a pas été à la hauteur à mes yeux…

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Opéra Atelier Toronto : Actéon / Pygmalion

Actéon de Charpentier et Pygmalion de Rameau. Ces fameux mythes grecs, extraits des Métamorphoses d’Ovide, se transforment en chefs-d’œuvre lyriques fascinants entre les mains de deux des plus grands compositeurs de l’histoire de la musique française.


J’adore l’opéra – je tiens ce goût de mon père – et j’ai une tendresse particulière pour l’opéra baroque. Or il se trouve qu’une compagnie d’opéra baroque réputée, l’Opera Atelier, est sise à Toronto, qu’elle donne deux spectacles par an, dont un pendant notre séjour, et que l’anniversaire de mon père tombe à peu près à cette période. Charité bien ordonnée commençant par soi-même, c’était un cadeau tout trouvé.

Le pari de cette production est de présenter deux opéras en un acte, l’un de Charpentier, l’autre de Rameau, tous deux d’inspiration mythologique.
Dans Actéon, le héros éponyme est un roi chasseur qui, surprenant Diane au bain, est changé par cette dernière en cerf, et dévoré par ses propres chiens. La mise en scène est élégante, avec de très beaux décors et costumes, totalement dans le ton du 17ème siècle. L’immense point fort de la compagnie est qu’elle est composée à la fois de chanteurs et de danseurs, et ces derniers animent comme il se doit les spectacles par leurs chorégraphies.


Colin Ainsworth en Actéon est bien, même s’il a démarré le premier air visiblement à froid et que j’ai eu un peu d’inquiétude. Mais il s’est ensuite “lâché” pour culminer dans l’agonie du héros – à ce propos, j’ai beaucoup aimé l’idée de représenter sa métamorphose par une danse plutôt que par un costume chargé. J’ai retrouvé avec plaisir Allyson McHardy, entendue il y a quelques années dans le rôle d’Arcabonne dans Amadis de Gaule, à Versailles. En revanche, Mireille Asselin en Diane (puis dans le rôle de l’Amour dans le second opéra) était franchement un cran en-dessous. Hasard de la soirée ou réelle faiblesse ?
Les solistes comme les chœurs ont généralement une bonne diction (je dis “généralement” car j’ai assez peu compris l’un des solistes), si bien que nous avons pu suivre le livret sans avoir recours au surtitrage, ou presque.

Après un interlude pour violon et danseur assez peu utile à mon sens (bon, d’accord, la musique était belle), soi-disant pour créer un pendant au rôle d’Amour, le second opéra débute.
Pour Pygmalion, si Colin Ainsworth endosse de nouveau le rôle-titre, les solistes féminines se répartissent différemment : Mireille Asselin (toujours faible…) devient Amour, Allyson McHardy ne dispose malheureusement que de quelques secondes en Céphise, et Meghan Lindsay incarne la statue. Cette dernière est d’ailleurs bien plus à l’aise vocalement, et c’est un vrai plaisir de l’entendre. On peut ajouter à cela le tour de force consistant à rester parfaitement immobile pendant les dix premières minutes de l’oeuvre (j’avais des crampes aux bras pour elle).

Musicalement, c’est un peu bancal : Pygmalion chante une grosse moitié du livret, entrecoupé de longs intermèdes musicaux propices aux danses. Je n’ai rien à redire sur l’interprétation : Colin Ainsworth était dans son élément et a livré une très belle performance, tandis que les danseurs étaient à la fois drôles et légers.
Niveau décors et mise en scène, les créateurs se sont laissés aller à plus de fantaisie, notamment dans le tableau final (je n’en dis pas plus, ce serait dommage). La perspective et le fond de ciel donnent une impression de fantasme ou de rêve éveillé, les numéros dansés sont l’occasion de rire un peu.

Au final, c’était charmant. J’ai passé une excellente soirée, écouté et vu avec plaisir de l’opéra et de la danse baroques, et je recommencerai volontiers l’expérience avec cette troupe.
Alors, certes, c’est à Toronto, mais si j’en parle, c’est aussi parce qu’ils seront en représentation à l’opéra royal de Versailles fin novembre-début décembre. Et quelque chose me dit que, dans ce décor et avec cette acoustique, le résultat n’en sera que plus beau.

Opera Atelier Toronto à Versailles, du 30 novembre au 5 décembre 2018



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Les Huguenots

A la veille de la Saint-Barthélémy, Raoul de Nangis, protestant, et Valentine de Saint-Bris, catholique, tombent amoureux. Au-delà de leur tragédie personnelle, Meyerbeer met en musique les tractations politiques et les vengeances qui mènent au massacre de 1572.

Je ne connaissais cet opéra que de nom, mais il avait tout pour me plaire. Les cinq heures de spectacle annoncées ne me faisaient même pas peur (j’ai vu Les maîtres chanteurs de Nuremberg, moi, madame) et, pour couronner le tout, Clara nous a appris peu après notre réservation qu’elle ferait partie de chœurs.

En guise de prologue, un “extrait de journal” d’un soldat daté de… mars 2063. Pourquoi ? Comment ? Bonne question, à laquelle nous n’aurons jamais de réponse. S’agissait-il de justifier les décors blancs inspiration Ikea et les costumes d’inspiration historique mais très épurés ? Probablement.
La mise en scène est agréable et les actes s’enchaînent sans temps mort. J’en viens presque à regretter la vingtaine de minutes supprimée de la partition pour les besoins de ce spectacle !  Soyons francs, en écoutant Meyerbeer, j’ai eu l’impression de découvrir l’enfant caché de Verdi et Wagner : c’est peu de dire que ça envoie.

Les solistes se donnent à fond, en dépit de deux changements très tardifs dans le cast : Yosep Kang a repris le rôle de Raoul abandonné par Bryan Himel 15 jours avant la première et Lisette Oropesa a remplacé Diana Damrau dans celui de Marguerite de Valois. Alors, ça donne quoi ? Yosep Kang, s’il connaît le rôle et a des circonstances atténuantes, est en difficulté dans les aigus : dès qu’il faut pousser, il souffre, et il a craqué à deux reprises.
En revanche, Lisette Oropesa est SUBLIME. Vraiment. Jamais je n’ai entendu quelqu’un autant ovationné à Bastille (et pourtant j’ai assisté aux adieux de Natalie Dessay au rôle de La Fille du régiment). Cette fille a une voix d’une pureté incroyable, je pense qu’elle pourrait tirer des larmes à une pierre. Ses solos étaient des moments de grâce qui à eux seuls justifiaient tout le spectacle.
Je ne suis pas très fan d’Ermonela Jaho et de son vibrato très accentué, mais il faut lui reconnaître un grand talent dramatique : elle vit son rôle et le communique au public. Karine Deshayes, que j’aime beaucoup, se balade littéralement dans le rôle du page. C’est tellement dommage qu’on lui ait supprimé un air ! Je serais prête à écouter ça tout le temps. Quoi qu’il en soit, c’était beau.
Du côté des hommes, Florian Sempey campe un Nevers à la fois comique et tragique à mesure que le personnage évolue. Mention spéciale à Nicolas Testé dans le rôle de Marcel, serviteur intransigeant de Raoul, vieux soldat aguerri qui se dévoue jusqu’au bout. Et puis, bon, les voix graves, c’est mon truc, alors c’est encore mieux.

Enfin, les chœurs sont impressionnants de puissance (et je ne dis pas ça parce que C. était dedans, hein), parvenant à couvrir l’orchestre qui joue à pleins tubes. Ils sont extrêmement sollicités, interprétant des soldats, des membres des deux partis, des nobles, des gens du peuple, des religieux… c’est un vrai marathon.

Pour conclure, le spectacle en vaut la peine, malgré ses quelques défauts. Oui, c’est long – mais il y a deux entractes – oui Yosep Kang n’est pas toujours à la hauteur, oui la mise en scène aurait pu être plus inventive… mais tout cela est largement contrebalancé par les interprètes, on en prend plein les yeux et les oreilles et, à titre personnel, c’est ce que j’aime à l’opéra.

 



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Phaéton

Voici l’histoire de Phaéton, valeureux conducteur du char du Soleil, qui domine la voûte céleste de ses courses chaque jour renaissantes. Mais la Gloire, l’Honneur, l’Amour, portés à l’excès, feront chuter ce jeune Dieu… Destin foudroyé, mise en garde pour Louis XIV ?


Cet opéra tient une place toute particulière : c’est le premier CD de musique baroque que je me suis offert il y a bientôt vingt ans (avec entre autres Paul Agnew, Laurent Naouri et Marc Minkowski dans une chemise atroce). Je l’ai beaucoup écouté, je connais certains airs par cœur. Aussi, quand j’ai vu qu’il était programmé au château de Versailles cette saison, j’ai été ravie. Mais… j’ai complètement oublié de réserver (et puis Versailles c’est loin, et encore plus avec les grèves). Fort heureusement pour moi, ma marraine la bonne fée mon père m’a offert une place pour mon anniversaire.

Premier changement par rapport à l’enregistrement que j’ai écouté en boucle : la direction musicale est plus “ronde”, les attaques m’ont semblé plus douces. Deuxième (gros) changement : les chanteurs utilisent la prononciation restituée ! Ca consiste à parler comme au XVIIème siècle, c’est-à-dire en prononçant les “oi” à la québécoise (“oué”), en faisant chanter les “an” et “ain”, et en prononçant beaucoup de “s” finaux ainsi que le “r” de l’infinitif. Autant dire que ça décoiffe, et que clairement ça en a dérangé certains. J’ai mis une bonne vingtaine de minutes à m’habituer, mais c’est vrai que ça demande un petit effort d’adaptation. (Pour avoir une idée de ce que ça donne, vous pouvez cliquer ici.)

Et pour le reste ? La direction musicale est impeccable, mais on n’en attend pas moins de Vincent Dumestre, fondateur du Poëme Harmonique, et dont j’admire le travail. J’ai beaucoup aimé Mathias Vidal dans le rôle-titre, qui après un début en demi-teinte, sans doute lié à l’ambiguïté du personnage, déploie son talent dans la deuxième partie du spectacle. Le reste du cast, moitié français, moitié russe (le spectacle est co-produit avec l’opéra de Perm), est à la hauteur, avec une mention spéciale pour Eva Zaïcik (Libye), Victoire Bunel (Théone), Lisandro Abadie (Epaphus – entre autres) et Viktor Shapovalov (Protée).

La mise en scène, en revanche, est peut-être le point qui m’a moins convaincue. Si j’ai apprécié le recours aux mouvements des bras propres à la danse baroque, certains passages m’ont paru très figés (non sans rappeler Le couronnement de Poppée vu il y a quelques années). Les projections vidéos, tendance super 8 et images d’archive, avaient quelque chose d’amusant (avec une petit pique à notre Jupiter national), mais m’ont parfois semblé hors de propos. La meilleure utilisation fut pour illustrer les différentes métamorphoses de Protée – là, le procédé était à la fois pertinent et saisissant.
Après, il faut reconnaître que le “souci” de la tragédie lyrique à la française, ce sont les longs intermèdes musicaux originellement dévolus à la danse et qu’il n’est pas toujours facile de meubler. Et si la façon de les traiter m’a parfois déçue, ce n’est peut-être pas le cas de tout le monde.

Quoi qu’il en soit, c’était un spectacle qui en valait la peine et que je recommande.

Phaéton, Lully, Opéra royal de Versailles, jusqu’au 2 juin 2018



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Dialogues des Carmélites

L’action débute en avril 1789. Blanche de la Force, une jeune aristocrate parisienne, annonce à son père son intention d’entrer au Carmel de Compiègne. La mère supérieure du couvent la reçoit et lui demande d’exposer les raisons qui la poussent à rejoindre cet ordre religieux. Devenue novice, Blanche va vivre les derniers jours de la congrégation mise à mal par la Révolution française. La troupe envahit le couvent, mais Blanche réussit à s’échapper. Les ordres religieux sont dissous et les religieuses condamnées à mort. Elles montent à l’échafaud en chantant le Salve Regina. Après bien des hésitations et des doutes sur sa raison d’être, Blanche les rejoint.

J’avais lu la pièce de George Bernanos quand j’étais au lycée. Cette histoire, qui a réellement eu lieu, m’a toujours fascinée (oui, vous avez le droit de penser que j’ai des goûts bizarres). Depuis, je voulais vraiment voir l’opéra, mais il n’est pas donné souvent, c’est pourquoi je me suis jetée sur les dernières places de la production du Théâtre des Champs-Elysées.

C’était une distribution de luxe : de très grandes voix, essentiellement féminines – Patricia Petibon, Sophie Koch, Anne Sofie von Otter, Véronique Gens, Sabine Devieilhe – pour interpréter avec force et sensibilité ces femmes torturées par le doute sur la vie, la mort, l’amour de Dieu. Le questionnement perpétuel de plusieurs personnages sur la justesse de leur choix, sur l’espérance en tant que vertu chrétienne, apporte une profondeur à l’histoire, qui ne se résume pas à une amourette contrée par le destin. Il s’agit de savoir jusqu’où, par foi, ou même par peur, on est prêt à aller. Les héroïnes ne sont pas d’un bloc, et c’est ce qui fait sens.

Alors que j’avais beaucoup de préventions contre lui – une sombre histoire de char d’assaut doré dans Aïda – j’ai trouvé la mise en scène d’Olivier Py formidable, jouant sur la dichotomie lumière / obscurité, enfermement / ouverture, établissant un dialogue parfois étonnant entre valeurs révolutionnaires et règle religieuse. La scène d’exécution finale, en particulier, réussit à éviter tous les écueils, que ce soit l’horreur, le pathos ou la fausse candeur.

Au final, c’était un spectacle magnifique, qui m’a davantage bouleversée que les précédents opéras vus cette année. A bien des égards, cela m’a rappelé le film Des hommes et des dieux – à la différence que, cette fois-ci, je n’ai pas pleuré, même si ça ne s’est pas joué à grand-chose. C’est une oeuvre forte, musicalement moderne mais audible, avec des questionnements, je pense, universels, et portée par des voix et des artistes talentueux.

Dialogues des carmélites, Théâtre des Champs-Elysées, février 2018



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Saison 2018-2019 à l’Opéra de Paris

Le programme avait fuité il y a une quinzaine de jours, et nous avions commencé à le consulter fébrilement. Puis la soirée de présentation sur Facebook (modernité !) avait permis d’écouter quelques grandes voix qui seront à l’affiche l’an prochain, et d’avoir un aperçu de la vision créatrice de certains chanteurs / musiciens / danseurs / metteurs en scène. Enfin, les réservations ont ouvert mardi. Et hier soir, Leen et moi étions scotchées à mon ordinateur pour programmer notre prochaine saison à l’Opéra.

Non sans mal (3D Secure a refusé à trois reprises de valider mon paiement…), nous avons choisi un abonnement Champ Libre (en gros, on choisit ce qu’on veut, avec un minimum de quatre spectacles). Il nous fallait au moins 6 spectacles pour déclencher la réduction de 10% et, prises de folie, nous en avons choisi 7 (cinq opéras et deux ballets).

Opéra

  • Les Huguenots, de Giacomo Meyerbeer. Nouvelle production, casting à un millier d’étoiles (Diana Damrau, Bryan Hymel, Ermonela Jaho, Karine Deshayes, Florent Sempey, Paul Gay…). C’est une oeuvre assez rarement montée, et que je voulais voir depuis longtemps.
  • Simon Boccanegra, de Giuseppe Verdi. Cela fait quelques temps que nous n’avons pas entendu du Verdi, et celui-ci s’annonce prometteur, avec Ludovic Tézier dans le rôle-titre (fangirl un jour, fangirl toujours).
  • Il primo omicidio, Alessandro Scarlatti. Musique baroque dirigée par René Jacobs, opéra rare, entrée au répertoire… Si le résultat est aussi génial que pour Eliogabalo, on va en prendre plein les yeux et les oreilles.
  • Les Troyens, Hector Berlioz. Là encore, un casting de fou, un metteur en scène qui peut être génial (La Fille de neige) ou moyennement inspiré (Iolanta/Casse-Noisette), et Berlioz, dont je n’ai jamais vu une seule oeuvre.
  • Don Giovanni, Wolfgang Amadeus Mozart. Un immense classique que je n’ai jamais vu, dans une nouvelle production. Là encore, de grandes voix et une direction musicale qui promet de beaux moments.

Ballet

  • Martha Graham Dance Company. J’avoue, c’est mon moment snob. Je suis une bille en danse contemporaine, mais Aurélie Dupont (#lapatronne) a été invitée à se produire sur scène avec eux, ça vaudra le coup d’œil.
  • Cendrillon, chorégraphié par Noureev. Un ballet classique en tutus multicolores pour la fin de l’année, ce sera parfait.

Il y aura peut-être (sans doute ?) d’autres spectacles au programme, d’autant qu’une partie de la saison 2019-2020 a déjà été dévoilée. J’envisage tout particulièrement d’emmener la Crevette voir Le Lac des cygnes au printemps prochain. Si j’avais pu choisir un ballet classique moins tragique je l’aurais fait, mais elle risque d’être encore un poil trop jeune pour Cendrillon. A voir.



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La Clémence de Titus

En une journée, l’empereur Titus doit renoncer à épouser Bérénice, affronter complots et tentatives d’assassinat, avant de s’interroger sur la nécessité de la clémence. L’opéra déroule également deux histoires d’amour en parallèle, l’une vouée à l’échec, entre Vitellia, dévorée de jalousie et de rancœur à l’égard de l’empereur, et Sextus, ami et confident de ce dernier, et entre Servilia, sœur de Sextus, et Annius.


Ecouter Mozart, c’est toujours un plaisir. Après m’être un peu renseignée sur les conditions de création de l’oeuvre (six semaines de composition alors que l’artiste avait d’autres projets en parallèle), je comprends mieux pourquoi les récitatifs sont aussi nombreux. Toutefois, de très belles arias viennent ponctuer cet opéra seria, et j’ai beaucoup aimé.

Les interprètes sont très bons, mais nous y allions en priorité pour une chanteuse : Stéphanie d’Oustrac, entendue dans Les contes d’Hoffmann, et dont le talent nous avait soufflées. Cette fois-ci, elle prête sa voix au personnage de Sextus/Sesto, normalement interprété par un castrat. C’était merveilleux. Son interprétation reflète bien les tourments de ce jeune amoureux transi, pris entre une femme qu’il adore et qui le manipule, et un empereur dont il est l’ami et qui fait obstacle à ses amours.
Ramon Vargas en Titus incarne également bien son personnage, coincé entre son désir de clémence et d’humanité et la nécessité de faire respecter sa loi, tandis qu’il est confronté à la trahison de toutes parts. Nous l’avions également entendu dans Les contes d’Hoffmann, et je l’ai trouvé plus à l’aise dans ce registre, notamment pour la prononciation. Dans le deuxième acte, les modulations qu’il a offertes étaient vraiment belles.
Le reste de la distribution était à la hauteur, qu’il s’agisse des rôles “secondaires” comme des chœurs.

La mise en scène m’a paru un peu lourde de symboles, même si j’ai bien aimé le buste de Titus émergeant du marbre à mesure que le destin s’accomplit et le force à endosser sa fonction d’empereur. Les toiles peintes, qui résumaient une partie de l’intrigue tout en permettant de séparer la scène étaient une bonne trouvaille, et les costumes faisaient le lien entre Antiquité, 18ème siècle et époque actuelle.

Au final, j’ai passé un très bon moment, avec de grandes voix et de la belle musique. Bien entendu, le fait d’avoir un Paprika encore noctambule n’a pas beaucoup aidé ma concentration, et j’ai un peu piqué du nez pendant le deuxième acte, mais je suis ravie d’avoir pu découvrir un autre opéra que La flûte enchantée.

 

La clémence de Titus, Opéra Garnier, jusqu’au 25 décembre 2017



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Don Carlos

France et Espagne de la Renaissance. La princesse Elisabeth de Valois et son fiancé, l’infant d’Espagne Don Carlos, sont amoureux l’un de l’autre. Malheureusement, cet amour est voué à ne pas se concrétiser car le père de Don Carlos, le roi Philippe II, décide d’épouser lui-même Elisabeth. Les amants sont séparés par la raison d’Etat, mais aussi par le nouveau statut de “mère” de la nouvelle reine, tandis qu’en sous-main, la révolte des Flamands et les manœuvres de l’Inquisition menacent le trône…


J’ai raté Pelléas et Mélisande, qui devait ouvrir notre saison d’opéra, pour cause d’accouchement. Du coup, c’est par cette version française d’un opéra de Verdi (les deux livrets, français et italien, ont toujours existé) que j’ai entamé les réjouissances. Et pour être honnête, ça valait la peine d’attendre !

Le cast était impressionnant, alignant les grandes voix que nous avions déjà eu l’occasion d’entendre (ou presque). D’abord Jonas Kaufmann dans le rôle-titre, enfin remis de ses maux de gorge qui lui avaient fait annuler la plupart de ses spectacles la saison dernière, et qui livre une interprétation tourmentée et passionnée. Sonya Yoncheva, qui joue Elisabeth de Valois, et que j’adore depuis Iolanta. Là encore, une grande finesse d’interprétation et une diction quasi parfaite, encore, encore !
Ce couple est encadré de deux autres personnages d’importance, la princesse Eboli, chantée par Elina Garanca, à laquelle je reprocherai seulement une prononciation difficile du français (sans le surtitrage, difficile de comprendre ce qu’elle dit), mais qui compense par des notes magnifiques et une présence incroyable. Et enfin, Rodrigue, interprété par Ludovic Tézier avec sensibilité et nuance, et qui fut ovationné par la salle (après, c’est le régional de l’étape et un grand favori du public parisien).

Philippe Jordan dirigeait l’orchestre, comme toujours avec brio. J’ignore si c’est dû à l’emploi de la langue française, au fait que nous étions au fond du premier balcon (donc avec un son plus “mat”) ou simplement à la direction, mais cette oeuvre m’a paru moins “pompière” que d’autres opéras de Verdi (au hasard, Aïda). Bien sûr, il y a de grandes envolées, bien sûr, la phrase musicale principale reste en tête indéfiniment, mais quand même.
La mise en scène, signée Krzysztof Warlikowski, transpose l’action de la Renaissance à une Espagne vraisemblablement franquiste. Le décor est minimaliste, mais avec de belles trouvailles, notamment lors de la scène du couronnement et celle de la chanson des dames de compagnie de la reine (j’ai adoré la transposition dans une salle d’arme avec les suivantes habillées en escrimeuses, soulignant la nature particulièrement affirmée de la princesse Eboli). Le tout était agrémenté de projections de visages (l’infant, le roi, Elisabeth…) ou d’effets de “vieille pellicule”, assez douloureux pour les yeux, surtout quand on n’a pas assez dormi. Après, j’avoue ne pas avoir compris la présence du faux cheval pendant les deux premiers actes, et avoir été un peu rebutée par la projection du visage de l’hérétique, mi-Nabuchodonosor, mi-Raspoutine.

Au final, j’ai adoré cet opéra, et pas seulement parce que c’était un retour à ma vie culturelle. J’ai passé un excellent moment, malgré un surtitrage parfois défaillant et des voisines sans-gêne. En revanche, 4h40 de spectacle alors que le Paprika n’a pas encore un mois et ne fait pas ses nuits, c’était un peu optimiste !

Don Carlos, Opéra national de Paris, jusqu’au 11 novembre 2017.



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Eugène Onéguine

Dans la Russie du début du 19ème siècle, les soeurs Larina vivent en bonne intelligence avec leur mère. Si Olga est vive et enjouée, fiancée au poète Lenski depuis toujours, Tatiana est rêveuse, toujours absorbée dans ses romans et ne se mêle guère aux autres. Le jour où Lenski présente son ami Eugène Onéguine à la famille Larina, Tatiana en tombe amoureuse, et décide de lui écrire une lettre…


C’est un opéra très connu du répertoire russe, composé par Tchaïkovski, que nous sommes allées voir cette fois-ci. Même si je n’ai pas lu le roman (tort que je vais certainement réparer d’ici peu), j’avais vu le film adapté de celui-ci, avec Liv Tyler dans le rôle de Tatiana (si). Je savais donc, pour une fois, où je mettais les pieds, à savoir dans un grand classique du romantisme.

Tout d’abord, il faut tirer un grand coup de chapeau à Nicole Car, chanteuse australienne (en russe, c’est rare), qui remplaçait presque au pied levé Sonya Yoncheva que nous avions d’abord prévu d’applaudir. Cette dernière a en effet annoncé il y a quelques mois à peine qu’elle abandonnait le rôle parce qu’il ne lui correspond plus. Nicole Car a une présence scénique indéniable, une voix remarquable et supporte la comparaison sans rougir.
Elle est également aidée d’un excellent cast réuni autour d’elle. Les interprètes de Lenski, Pavel Cernok, et Onéguine, Peter Mattei, notamment, m’ont beaucoup marquée, en particulier dans la scène du duel. Le prince Grémine, interprété par Alexander Tsymbalyuk – déjà vu dans Iolanta l’an dernier – était lui aussi à la hauteur de son rôle. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en ovationnant les chanteurs pendant et après le spectacle (à ce point ce n’est pas fréquent).

Enfin, car le cas est assez rare pour être souligné, c’est la première fois que j’assiste à un opéra russe avec autant de non russophones. Je m’explique : en général, tous les grands rôles sont tenus par des chanteurs russes ou ukrainiens, parfois soutenus par des interprètes issus de pays de l’ancien bloc de l’Est. Cette fois-ci, outre une soprano australienne, il y avait une Allemande, un Suédois, une Arménienne, un Argentin et un Tchèque. D’après des amis russophones, on entendait leur accent, mais ce n’était pas gênant.

La mise en scène était un peu étrange, surtout en ce qui concerne le découpage : au lieu de s’arrêter à la fin du premier ou du deuxième acte, l’action est interrompue juste avant le paroxysme du deuxième acte – le duel – ce qui permet un changement de décor. Si celui-ci reste physiquement le même (une sorte de territoire vallonné et strié de différentes nuances), il passe de la couleur au noir et blanc, registre qu’il conservera jusqu’au bout. La transition symbolique est évidente, de l’insouciance à la gravité, de l’enfance à l’âge adulte.

C’était donc encore une superbe représentation, une belle façon de clore une saison 2016-2017 riche en émerveillements et en émotions, en attendant le début de la suivante. J’ai certes très envie d’aller voir La Cenerentola en juin-juillet, mais pas sûr que je trouve le temps pour ce faire.

Eugène Onéguine, Opéra Bastille, jusqu’au 14 juin 2017



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