Bérénice

Hier, soirée théâtre aux Bouffes du Nord avec l’Anglais. Au programme, Bérénice, de Racine, classique parmi les classiques et chef-d’oeuvre (à mes yeux) de la littérature du XVIIème siècle. Le théâtre des Bouffes du Nord est un lieu superbe, avec des colonnades, un décor en pierre et mosaïque de marbre, une coupole en fer forgé aux motifs de lyre… et les sièges sont plutôt confortables ! Seule ombre au tableau : nous sommes cernés, à gauche par un groupe de scolaires, à droite par un couple de personnes âgées atteintes de bronchite.

Bérénice, c’est une histoire d’amour contrariée entre Titus, nouvel empereur de Rome, et Bérénice, reine de Judée. Tous deux doivent se marier, mais la loi romaine interdit à l’empereur d’épouser une étrangère, qui plus est reine. Titus prend donc la décision douloureuse de la renvoyer dans son royaume sans l’épouser, ce qui provoque un torrent de larmes et de protestations. Un troisième personnage, Antiochus, roi de Commagène, est amoureux de Bérénice sans retour et ne sait s’il doit se réjouir ou s’atterrer de la mauvaise fortune de celle-ci. Tous trois finissent néanmoins par se soumettre à la raison politique, et se séparent définitivement.

La pièce, mise en scène par Lambert Wilson, est empreinte de la majesté et de la gravité qui seyent au sujet, mais paraît parfois trop froide. L’introduction, muette, permet de souligner l’angle sous lequel la pièce est présentée : le rapport de Titus au pouvoir et le fait que la dignité impériale n’accepte aucune autre passion.
Carole Bouquet et Lambert Wilson sont de bons acteurs, mais leur interprétation est trop froide, académique, les alexandrins ne parviennent pas à nous toucher. La lenteur dont ils font (un peu trop) usage quand ils sont face à face alourdit malheureusement la tension dramatique.
En revanche, l’interprète d’Antiochus est remarquable : il parvient, malgré les vers, malgré les quelques lourdeurs scéniques, à faire passer une émotion puissante. Son personnage est littéralement submergé par l’amour, la jalousie et la colère, et nous avec. Au cours de son premier monologue, qui est une exposition de ses sentiments pour Bérénice, de ses hésitations à la voir et à lui parler, et une admonestation à la raison, il lance un “Eh quoi !” qui trahit d’un seul coup toutes les passions rentrées du personnage. Son partenaire qui interpète Arsace (confident d’Antiochus) est également très bon, jouant tout en finesse la rouerie du personnage.
Enfin, une mention spéciale à Georges Wilson (le père de), qui, malgré son grand âge (plus de 80 ans), joue avec talent Paulin, conseiller de Titus. Sa présence sur scène est incroyable : bien qu’assis et presque immobile, face à un Titus toujours hésitant, il attire toute l’attention. Il parvient en outre à intégrer dans son jeu la canne avec laquelle il est forcé de se déplacer.

Malgré ses faiblesses, cette pièce est remarquable et je vous invite fortement à aller la voir. Cependant, l’importance du casting rend les réservations assez difficiles. Racine reste un auteur intemporel, si tant est qu’on sache l’adapter au goût de l’époque.

Jumper

Après un mois et demi d’absence la rubrique Cinéma est enfin de retour… avec un navet absolu. Jumper, c’est l’histoire d’un jeune homme qui se rend compte un beau jour qu’il est capable de “jumper”, c’est-à-dire de sauter d’un lieu à l’autre ou, plus simplement, de se téléporter. Il enchaîne les bêtises – pillage de banque, drague internationale – qui lui rendent la vie bien plus facile, jusqu’au jour où il se rend compte qu’il n’est pas le seul à avoir cette capacité, et que d’autre personnages, les Paladins, traquent ses semblables sans pitié.
Soyons francs, c’est nul. On s’ennuie, il n’y a pas de scénario, les acteurs sont désespérants. Hayden Christensen n’a pas fait de progrès en comédie depuis Star Wars, il a toujours deux expressions à sa disposition – le sourire en coin tendance je-drague-Amidala et les sourcils froncés oh-là-là-on-a-tué-ma-maman. Samuel L. Jackson est égaré là, on sait pas trop pourquoi. L’actrice qui fait la copine du héros est trop maquillée et a une grosse bouche. Seul l’acteur anglais qui interprète le dernier jumper s’en sort, et on se dit qu’on aurait préféré le voir ailleurs.
Ce film ne vaut pas le prix du billet. Mieux vaut attendre qu’il passe à la télé, et encore s’il n’y a rien de plus intéressant à voir.

Carnet du jour

Juste une petite annonce en passant : depuis hier matin, l’Anglais est tonton d’une petite Amel. La mère et l’enfant se portent bien, félicitations, tout ça.
Oui, il m’arrive aussi de raconter la vie des autres.

Ultreia

Dans l’univers de la reconstitution historique, une large place est dévolue aux loisirs, en particulier à la musique. On pourrait dire que deux tendances “s’affrontent”. La première, surtout présente pour dans les fêtes historiques, a pour but d’animer les spectacles, mais aussi de reconstituer une ambiance de fête, interagissant avec le public en le faisant danser ou chanter. Les interprètes sont bien entendu en costumes, et réinterprètent à leur façon les partitions anciennes – il n’est pas rare d’avoir de nombreuses versions d’un même morceau.
D’un autre côté, il existe une “école” de restitution de la musique ancienne bien plus traditionnelle et rigoriste. Les musiciens et chanteurs sont souvent issus d’une formation classique et présentent les morceaux dans leurs versions traditionnelles, que ce soit pour l’instrumentation ou pour le chant. Bien entendu, cette présentation en “version de concert” ne permet généralement pas d’échange avec le public.
Le groupe Ultreia est issu de la seconde tendance, mais parvient à maintenir un lien avec les spectateurs tout au long de la représentation. Constitué de deux chanteurs et de cinq musiciens, le groupe est en résidence au musée de Cluny à Paris depuis une dizaine d’années.

Avant chaque chanson, l’un des membres fait une explication et une traduction du morceau qui sera interprété. Ces concerts d’une heure sont organisés autour d’un thème – carmina burana, chants religieux, polyphonie… et interprétés en langue originale – bas latin, haut-allemand, vieux français ou galicien.
Les spectacles ont généralement lieu dans la vaste cour couverte du musée. Abritant de nombreuses sculptures médiévales, haute de plafond et éclairée par la lumière naturelle, cette pièce contribue à donner un éclat particulier aux représentations.

Le Rêve

Malgré mon grand amour pour l’oeuvre de Zola, je constate que je ne vous ai toujours pas infligé de chronique de ses oeuvres. C’est chose faite à présent. Cette nuit, j’ai fini Le Rêve, quinzième volume de la série des Rougon-Macquart, principale oeuvre de Zola. L’écrivain s’était en effet attaché à raconter l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire, en faisant une violente charge contre le régime de Napoléon III.
Contrairement à la majorité des romans de cette série – ou tout du moins des plus connus – cet ouvrage ne cherche pas à montrer la réalité dans ce qu’elle a de plus glauque. L’auteur cherche ici à mettre en exergue la délicatesse des sentiments, la finesse des décors, la noblesse d’âme des personnages… Bien entendu, on retrouve le style propre à Zola, les descriptions virulentes, pleines de verbes et d’adjectifs rares, la catastrophe que l’on sent arriver, le style qui pouvait paraître cru à ses contemporains et qui nous semble parfois compassé. Mais quoiqu’il en soit, il s’agit, à mes yeux, d’un de ses plus beaux romans.

La question, cruciale chez Zola, d’une fin heureuse est ici ambiguë. Je me souviens d’une réponse que m’avait faite Dolorès de la Mancha (Sénéchal de la cour de Seine-et-Marne, comprenne qui pourra) il y a quelques années : “Cela finit bien… si l’on considère que ce n’est qu’un rêve.” et je trouve cette formulation tout à fait adaptée.

着物着付け

Deux posts sur le Japon en une semaine, ça commence à faire beaucoup. Mais le hasard a ses raisons que la raison ignore… Aujourd’hui, je m’en vais donc vous parler un peu de kimono.

Le kimono (littéralement, la chose que l’on porte) est le vêtement traditionnel japonais. On distingue de nombreuses catégories : le furisode, kimono à longues manches réservé aux jeunes filles, le tomesode, kimono à manches courtes ou coupées, le kurotomesode, plus formel, et noir, le yukata, kimono léger en coton… Le kimono est en soie doublée, coloré ou noir, orné de motifs traditionnels – fleurs, animaux, symboles mythologiques – ou d’interprétations plus récentes – paysages enneigés ou abstraits par exemple.

Le kimono est fermé par un obi, ceinture de soie (très) épaisse, brodée de motifs en fil de soie ou d’or, mesurant quatre mètres de long. Il y a différentes façons de nouer l’obi, plus ou moins compliquées, mais la plupart sont réservées aux jeunes filles, les femmes mariées portant des tenues moins excentriques. Il est bien entendu beaucoup plus difficile de nouer un obi sur soi que sur quelqu’un d’autre, le pliage devant être fait à l’aveugle ou dans un miroir.

En théorie, le kimono est un vêtement simple, sans aucune attache à part une large ceinture. En pratique, c’est beaucoup plus compliqué, car le kimono et l’obi ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En effet, porter un kimono ou en habiller quelqu’un est un art, diplômé d’Etat au Japon. Le but du jeu consiste à empiler des couches de vêtement et des accessoires fort nombreux. On porte donc le jûban (kimono de dessous à col rigide qui sert à protéger le kimono de la peau), puis le kimono, fermés tous deux par un karihimo (cordon en coton ou en soie). La silhouette est ensuite “aplanie” à l’aide d’un obi-ita (une sorte de pièce d’estomac), parfois une pince tire les pans du kimono pour qu’il tombe correctement. Il faut ensuite nouer l’obi, c’est-à-dire s’enrouler dedans d’une certaine façon (on tourne dans l’obi, il ne doit pas bouger pour ne pas l’abîmer), et l’attacher à l’aide d’un obi-makura (littéralement un coussin à obi) qui donne du gonflant, lui-même recouvert d’un obi-age (pièce de soie longue, souvent teinte selon la manière shibori) pour le dissimuler. Enfin, on ferme la ceinture avec un obi-jime, cordon de couleur vive qui se noue devant, et dont les noeuds ont une signification particulière. Aux pieds, on porte des tabi, chaussettes à orteil séparé et des zôri, “sandales” assorties à semelle épaisse et rigide.

Bien entendu, tout ceci coûte extrêmement cher, vous l’aurez compris. Il faut compter environ 3000 euros pour une tenue complète “basique”, à savoir 1000 euros pour le kimono, 1000 euros pour l’obi, 1000 euros pour les accessoires. Les sommes peuvent être beaucoup plus élevées, en particulier pour l’uchikake, kimono de mariage composé d’un furisode blanc et de deux manteaux, l’un blanc et l’autre coloré, qui pèsent dans les quatre kilos. La tenue de mariage est surmontée d’un chignon imposant et d’une coiffe particulière, pas forcément très seyante… Compter le prix d’une voiture.

Les prix que j’annonce peuvent sembler exorbitants, mais il faut penser que le kimono est un produit de luxe, au même titre que la haute couture. Il est souvent transmis au sein d’une même famille sur plusieurs générations, on l’achète toujours neuf (un kimono d’occasion est un truc pour Occidentaux), et il faut compter plusieurs mois de travail pour le réaliser. Au départ, le kimono est en soie blanche unie ou avec un motif tissé directement dans la trame. Puis on le teint autant de fois qu’il y a de couleurs, selon plusieurs méthodes, ensuite on brode ou on applique certains motifs. Ces techniques sont pour la plupart encore réalisées à la main de nos jours. Enfin, il faut savoir qu’il convient d’harmoniser son kimono à la saison ou à l’occasion et qu’il est donc impossible de n’en posséder qu’un.

Have you ever felt your cosmo ?

J’ai honte, mais finalement j’assume. Depuis le week-end dernier, l’Anglais vit une évangélisation accélérée de Saint Seiya, à base de cassettes vidéo à haute dose et de génériques débiles. Saint Seiya, pour ceux qui ne reconnaissent pas le nom ou qui sont trop jeunes pour avoir connu, c’est un dessin animé et un manga créés au début des années 1980 par KURUMADA Masami et axés autour de la baston, et diffusés en France sous le titre improbable des Chevaliers du Zodiaque. C’est un shônen manga, un genre soit-disant réservé aux jeunes garçons, qui à l’époque était publié dans le Shônen Jump.

L’histoire met en scène cinq jeunes garçons d’origine japonaise – au tout début ils sont dix mais la moitié d’entre eux est assez vite disqualifiée pour les besoins de l’histoire – qui ont été élevés pour devenir des chevaliers, saint dans la version originale, dévoués à maintenir la paix, la justice et toute cette sorte de chose. Tout commence lorsque Seiya, héros principal, reçoit l’armure de Pégase après six années d’entraînement et rentre au Japon pour participer au tournoi intergalactique organisé par Saori Kido, petite-fille de l’homme qui avait envoyé les jeunes garçons aux quatre coins du monde pour devenir chevaliers. On y découvre les futurs compagnons de Seiya : Shiryû du Dragon, Hyôga du Cygne, Shun d’Andromède et Ikki du Phoenix. Le tournoi tourne court et les chevaliers de bronze (et non du zodiaque) sont convoqués au Sanctuaire, à Athènes, où ils vont devoir se battre pour sauver Saori, qui s’est révélée être la réincarnation d’Athena. Les thèmes les plus souvent abordés sont l’amitié, la protection des faibles, le dépassement de soi (et en particulier la thématique du cosmos qui brûle en chacun de nous, ainsi que les histoires de septième et huitième sens) et la combativité.

J’arrête ici de raconter l’histoire, mais le résultat est réussi, surtout pour un manga de l’époque, avec des techniques graphiques moins perfectionnées qu’aujourd’hui. L’anime a tout de suite été sponsorisé par BanDai, une grande marque de jouets au pays du sushi, car les héros portaient des armures évolutives, très prisées des enfants et des collectionneurs (et encore aujourd’hui). La version française a débarqué sur nos écrans en 1987, soit relativement rapidement par rapport au Japon. Le doublage est mauvais, les comédiens changeant de personnages régulièrement, la traduction est parfois exécrable, les génériques sont particulièrement débiles… mais quand on est accroché, tout passe.

L’anime reprend fidèlement la trame du manga, avec les épisodes du tournoi intergalactique, de la bataille du Sanctuaire et de la lutte contre Poséïdon. Néanmoins, après le Sanctuaire, et pour permettre à Kurumada de reprendre l’avance que lui avait grignotée le studio d’animation, la Tôei, productrice de la série, décida de créer “Asgard”, dont les combats se déroulent quelque part en Scandinavie contre des personnages inspirés du mythe germanique des Nibelungen. Enfin, le manga ayant perdu de sa popularité à la fin de sa publication, il fut décidé de ne pas produire la partie “Hadès” de l’histoire, qui faisait combattre les héros aux Enfers. Il y a quelques années, des fans français ont réussi à relancer la production de cette partie, notamment grâce à la réalisation d’un vrai-faux trailer de la série. Le résultat est d’ailleurs superbe, car utilisant les techniques numériques qui rendent l’animation beaucoup plus fluides.

Pour moi, Saint Seiya c’est aussi une musique inoubliable (sauf en français, mais les paroles restent imprimées dans le cerveau, impossible de s’en débarrasser) et rythmant bien l’action. Le premier générique original reste bien entendu un sommet du genre, me faisant parfois regretter de ne plus fréquenter les conventions pour participer au karaoke géant.

La vérité vraie sur Saint Seiya : tout ce que vous avez toujours pensé sur cette série
Athéna est une gourde
. Une vraie de vraie. Du genre qui est capable de se prendre les pieds dans le tapis à l’élection de Miss Sanctuaire. Ou de se faire capturer par le premier méchant venu toutes les 48h et d’attendre que les chevaliers viennent la chercher. Lamentable.
Seiya, c’est le Lancelot des temps modernes. Dès qu’il faiblit, il entend la voix de sa dame – en l’occurrence Athéna – et pouf, il est prêt à repartir au combat alors qu’il était sur le point de claquer il y a 30 secondes. C’est plus de l’amour, c’est du masochisme.
Hyôga souffre d’un complexe d’Oedipe taille 50. Au moins. Plonger sous la banquise pour aller voir sa mère noyée depuis 15 ans – notez au passage que l’eau glacée cristallise les roses et empêche le pourrissement du cadavre – faut vraiment avoir un grain. Pour être chevalier aussi, remarquez.
Shiryû aime être aveugle. Il faut bien ça pour supporter un maître moche comme un pou – une sorte de Yoda en version violet foncé et chapeau d’paille pour faire chinois. Il passe son temps à se crever les yeux – euuuurk – ou à se les faire crever.
Shun est une tapette. Mais ça tout le monde le sait. On n’a pas idée de devenir chevalier quand on est pacifiste. Il paraît qu’ils recrutent à Amnesty International.
Ikki se la pète grave. Heureusement qu’il est pas tout le temps là, sinon il n’y aurait plus d’histoire : dès que les quatre autres sont sur le point de mourir/se faire massacrer/abandonner, il débarque pour leur sauver les fesses. Tout en disant qu’il est le meilleur ou presque. Bon, il a des circonstances atténuantes, les vapeurs volcaniques c’est mauvais pour les neurones.
C’est toujours la même chose. Mais c’est pas grave, c’est aussi pour ça qu’on aime.

Muffins au pesto

Et voici une petite recette, adaptée de l’excellent Y’en a marre du sandwich au thon ! pour m’excuser de poster aussi tard ! Si j’arrive à me dépatouiller de l’utilisation des photos de mon téléphone portable, j’ajouterai des illustrations. Mais actuellement, mon appart ressemble un peu à un champ de bataille – en même temps, c’est pas souvent que j’ai un Anglais à domicile pendant une semaine.

Pour six muffins :
180g de farine
1 cas de levure
1 oeuf
12,5cm de lait
90g de pesto (ou tout autre sauce ou tapenade rouge)
20g de parmesan
60g de beurre
1 pincée de sel
Herbes de Provence

Oréchauffer le four à 180°. Mélanger la farine, le sel, les herbes de Provence et le parmesan. Mélanger l’oeuf et le lait et ajouter au mélange “sec”. Faire fondre le beurre et l’ajouter au mélange, répartir dans des moules à muffins et enfourner pendant 15 mn.

Subtilité, j’écris ton nom…

Brûlures… L’eau brûlante qui pourrait me purifier, laver tous ces regards. Comme je voudrais qu’ils glissent sur moi sans m’atteindre, disparaître même. Au lieu de cela, la colère qui me prend aux tripes et exige son tribut. Colère contre moi-même surtout, qui n’ai pas vu jusqu’où me menait cette situation. Colère de ne pouvoir maîtriser le désir des autres. Entre le non-dit et la franchise absolue, l’étape du milieu se nomme la subtilité. Une étape inconnue semble-t-il. Mais ma colère bien connue se tapit derrière les mots.

Soutine à la Pinacothèque de Paris

Avant toute chose, je précise que c’est la troisième fois que je recommence cet article, donc s’il vous paraît sans queue ni tête, c’est normal.
Hier, j’ai traîné Tomo (pauvre de lui) à l’exposition Soutine qui se tient en ce moment à la Pinacothèque de Paris. Soutine (1893-1943) est né dans l’actuelle Biélorussie dans une famille juive orthodoxe et, après avoir un peu travaillé comme assistant d’un photographe, a décidé de suivre une carrière de peintre. Ami d’autres peintres russes, installés à Paris pour y étudier, il les a rejoints et s’est installé à La Ruche, dans le quinzième arrondissement, pour y travailler. Après des débuts difficiles, où il est tout de même remarqué par l’acheteur de Modigliani, Soutine asseoit peu à peu sa notoriété, et ce jusque dans les années 1930, où il devient un artiste “installé” et reconnu, notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

L’art de Soutine est caractérisé par une tendance à déformer ce qu’il voit, à “plaquer”, avec beaucoup de violence parfois, la couleur en de nombreuses touches pour tenter d’exprimer toutes les nuances de la vérité. Cette caractéristique est la plus visible au cours des années qu’il passe dans le Sud de la France, vers Céret et Cagnes. Les oeuvres qu’il crée à cette époque sont reconnaissable à leur aspect torturé, fait de courbures et d’épaisseurs de peinture, comme ici pour Les grands arbres bleus. Après son retour à Paris, cette dimension s’atténuera sans pour autant disparaître totalement, ce qui est particulièrement criant dans les portraits qu’il a produits, tous empreints de burlesque ou de bouffonnerie grave.

L’artiste s’est également inspiré des classiques, en particulier de Rembrandt, dont il a utilisé à plusieurs reprises le thème du Boeuf écorché. Le rendu est saisissant de réalisme, montrant bien à quel point Soutine maîtrisait l’utilisation des couleurs.
Il est impossible d’évoquer cette oeuvre sans parler de l’accueil critique qu’elle reçut : Soutine eut en effet à affronter les critiques antisémites, qui parlaient d’art juif ou judaïque, alors même que celui-ci n’a jamais fait la moindre allusion à ses appartenances religieuses dans sa vie ou dans son oeuvre. Ces critiques ont disparu au fur et à mesure qu’il était reconnu, mais soulignent bien certains traits de l’inconscient français pendant l’entre-deux-guerres.
L’oeuvre de Soutine toute entière est un questionnement sur le sens de la vie, l’exil, la position du peintre. Sans aller jusque-là, l’exposition est agréable à voir, car courte et bien documentée.